Conférencier

Publié 05/11/18

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Une réflexion sur les premières années du Cirque du Soleil où j'étais vice-président au marketing; nous étions au coeur d'un culture d'innovation. «...nous possédons bien peu d’expérience de gestion, mais des clowns, des acrobates, des jongleurs, des musiciens et des contorsionnistes deviennent nos modèles et nous servent ni plus ni moins de référence. Au départ de cette aventure tonitruante, au même titre que les spectateurs que nous croisons durant nos tournées, nous sommes tous très fiers du spectacle et de notre produit. L’effort et le niveau d’excellence des artistes sont une véritable source d’inspiration pour nous, techniciens et gestionnaires. Ils donnent leur maximum sur la piste et nous comprenons instinctivement qu’il nous faut en faire autant au bureau et dans les coulisses. Il nous faut être aussi bons qu’eux pour que notre projet soit à la hauteur. Ensemble, nous possédons bien peu d’expérience de gestion, mais des clowns, des acrobates, des jongleurs, des musiciens et des contorsionnistes deviennent nos modèles et nous servent ni plus ni moins de référence. La cohésion et la confiance du groupe s’appuient sur le groupe lui-même au sein duquel s’installe une formidable dynamique. Nous sommes au cœur d’un feu roulant d’échanges et de discussions, un véritable brassage d’idées continuel. Toutes les opinions sont les bienvenues sur tous les aspects du projet : artistique, technique, logistique, communication, marketing, services au public et administration. Personne ne se gêne pour s’exprimer, aucun d’entre nous ne détient la vérité, il y a une recherche réelle de consensus, nul n’a le droit d’imposer ses vues. Le bon sens est au pouvoir. L’excellence comme source d’inspiration provient de l’intérieur de nous-mêmes et de l’organisation. Guidée par l’amitié, la camaraderie, la confiance et la solidarité, cette façon d’être crée une dynamique bien particulière qui génère au sein de l’équipe une énorme force d’action, et auprès du public et des fournisseurs, un réel pouvoir d’attraction. Les membres de la toute jeune équipe de départ du Cirque du Soleil partagent plusieurs traits communs. Nous sommes tous parfaitement disponibles et n’avons pour ainsi dire rien à perdre. Nos obligations et charges sociales se limitent à nous-mêmes. « Bon à rien mais prêt à tout », comme le dit la chanson. Nous avons le sentiment de faire ensemble quelque chose d’inédit qui n’a jamais été fait auparavant. Le sentiment d’appartenance qui nous rassemble n’a d’égal que la passion et la détermination de tous au travail. Cette disponibilité de soi se transpose vite en un investissement de soi. Tout notre temps et notre énergie s’y retrouvent, nous nous donnons corps et âme au public et à l’entreprise. Nous formons un groupe homogène, uni, fort, coloré et combien rocambolesque. Le monde des arts et de la culture est à cette époque perçu depuis fort longtemps comme un secteur d’activité pauvre, chétif, émotif et désorganisé. Les termes performances financières, surplus d’exploitation, rendement et investissement sont pour ainsi dire totalement absents du vocabulaire de base des gens du milieu. Bien naïvement, nous cherchons à faire un heureux mariage des arts de la scène et des affaires comme si personne avant nous n’avait essayé. Nous sommes persuadés que ces deux domaines sont compatibles et nous entendons bien le prouver. La rentabilité et la performance financières dans le domaine de la culture sont des concepts qui nous semblent accessibles et réalisables. Il nous faut simplement travailler un peu plus fort que tout le monde pour parvenir à en faire la démonstration. Nous sommes animés par l’immense désir de conquérir de nouveaux marchés, de nous dépasser et de nous réinventer nous-mêmes. Nous possédons la capacité de nous proposer de nouveaux défis à relever et nous ne nous gênons pas pour le faire. C’est ce que j’appelle l’art du dépassement. Cela devient un véritable jeu que nous reproduisons continuellement, sans arrêt, tant sur la piste, au bureau, sur le terrain que dans les réunions de l’équipe de direction. Ce qui m’apparaît très clair, c’est ce sentiment de participer à quelque chose de plus grand que soi, quelque chose d’extraordinaire qu’il est bien difficile de nommer et d’expliquer. Nous sommes à la fois des entrepreneurs et des guerriers. Notre ambition est débordante et sans commune mesure. Nous voulons toujours faire bien, faire mieux et plus encore. Nous parvenons par notre rigueur et notre détermination à presque doubler notre chiffre d’affaires année après année. Nous connaissons des performances exaltantes et nous naviguons sur une mer passionnée, poussés par le vent du succès. Bien que nous tentons de prévoir à moyen et long terme, tous les plans, triennaux ou quinquennaux, ne parviennent pas à tenir la route. À tous les six mois, il faut revoir nos façons de faire, réévaluer nos équipes et nos budgets. La croissance rapide et continue de l’entreprise devient l’un des plus gros problèmes auxquels nous sommes quotidiennement confrontés; c’est infernal! Tout va très vite et la pression sur l’organisation est constante. Les changements rapides, plutôt que de nous décourager, nous stimulent et nous excitent. Nous sommes obligés de changer parce que l’environnement change et que les conditions que nous avons définies, soudain, n’existent simplement plus. Nous sommes bien souvent dépassés par les événements et n’avons que la nécessité et l’obligation de nous ajuster. Il faut admettre que nous prenons très rapidement goût à cette frénésie; la croissance agit sur nous un peu comme une véritable drogue. Notre principale satisfaction est d’obtenir des résultats optimaux : augmenter le nombre de spectateurs à chaque représentation, à chaque jour et dans chaque ville; pénétrer de nouveaux marchés et conquérir de nouveaux territoires. Une telle croissance n’est pas sans impact chez le personnel; elle le contamine, bien sûr. Mais elle constitue simultanément un apprentissage douloureux, nous obligeant à une remise en question quasi perpétuelle. Cette obligation de faire mieux et d’obtenir toujours de meilleures performances signifie aussi avoir de moins en moins le droit de se tromper, car les conséquences sont proportionnelles. De la même manière, cette situation nous invite tous à faire acte d’humilité. Le succès ne repose pas uniquement sur les épaules d’une seule personne, il appartient à tous, spectateurs, employés, artistes, techniciens, gestionnaires et partenaires. Cette humilité nous incite à faire preuve de tolérance face aux autres et d’ouverture face à l’inconnu. Je me souviens très bien de ce que je ressens à cette époque : cette nécessité d’être de plus en plus professionnel, moins généraliste, plus spécialisé et plus responsable; une formidable contrainte! Au cours des premières tournées, je suis appelé à remplir de multiples fonctions. Puis, d’année en année, mes tâches diminuent, mes responsabilités augmentent et engendrent davantage de stress. À mon avis, cette croissance a constitué, pour moi et pour tous mes camarades, l’exercice d’apprentissage le plus intense, le plus difficile et, aussi, le plus créatif. Avez-vous du cœur au ventre?»